Portrait de la terrifiante et célèbre sorcière des contes russes traditionnels
On a tous une méchante sorcière en tête, tapie dans les recoins de notre imaginaire enfantin. Rire sardonique, bossue, nez tordu, yeux fous et doigts crochus… Presque toutes les cultures en comptent une, dont on vante la méchanceté sans limites : elles grignoteraient les petits enfants, passeraient leur temps à tourmenter les humains, se rassembleraient à la pleine lune pour accomplir de sombres rituels… Ces femmes maléfiques sont désormais ancrées dans notre imaginaire collectif. L’une des plus célèbres représentantes de ces méchantes sorcières des contes traditionnels est sans conteste Baba Yaga. Issue du folklore russe, cette vieille magicienne est surtout connue pour loger dans une isba juchée sur deux immenses pattes de poulet. Elle contrôlerait les éléments, les esprits de la forêt, et serait surtout cannibale…
Si Baba Yaga est l’un des rares personnages folkloriques dont la notoriété a dépassé les frontières de la Russie, ce n’est pas pour rien. Elle correspond tout à fait à l’image de la sorcière qui hante les cauchemars des enfants ! Pourtant, elle constitue bien plus qu’une simple antagoniste. Ses origines sont très anciennes, et certaines sources la lient à une déesse du panthéon slave pré-chrétien. Qui est donc Baba Yaga, et quelles sont ses origines mythologiques ? Envolez-vous avec moi dans les steppes glacées de Russie pour le savoir…

Le portrait de la sorcière : Baba Yaga, ses acolytes et ses pouvoirs
L’aspect terrifiant du croque-mitaine
Notre sorcière est l’un des personnages les plus populaires des contes russes. Tous les enfants la connaissent, en grande partie parce que son nom a longtemps servi de croque-mitaine que les parents invoquaient pour s’assurer que leurs enfants restent sages. Son aspect varie parfois, mais la plupart du temps elle est réprésentée comme une vieille femme affreusement laide. A la fois esprit de la forêt et sorcière maléfique, elle a le visage déformé, le nez crochu, et une jambe dépourvue de chair, muscles ou tendons.
Baba Yaga habite une isba traditionnelle, montée sur deux pattes de poulet. Elle peut donc se déplacer à sa guise, mais aussi se rendre visible uniquement si elle le souhaite. SI elle se déplace hors de sa demeure, elle le fait en volant à l’aide d’un mortier et d’un pilon géant. Lorsqu’elle s’installe quelque part, elle entoure sa maison d’une clôture d’ossements humains, prélevés sur les derniers malheureux qu’elle a dévorés. En effet, la vieille est décrite dans les contes comme une ogresse cannibale, adorant se délecter de la viande tendre des enfants.
La force de l’esprit de la nature
Baba Yaga n’est pas connue uniquement pour son côté sanguinaire, mais aussi pour sa capacité à contrôler les esprits de la forêt et les éléments. Les habitants des bois sont ses serviteurs. On la dit gardienne de la fontaine de la vie et de la mort, détentrice de nombreux artefacts magiques qu’elle offre de temps en temps à son visiteur. Ainsi, le rôle de la sorcière dans les contes est plus complexe qu’une simple figure d’antagoniste de premier plan. Si la vieille est cruelle et sans pitié, elle peut aussi devenir un guide et se montrer bénéfique envers les âmes pures. Au delà d’une image manichéenne, Baba Yaga n’est pas la personnification du mal. Elle correspond plutôt à l’archétype du personnage rusé des contes.
Méchante sorcière ?
Si Baba Yaga est présentée comme une terrifiante menace, son rôle dans les contes n’est pas si simple que ça. Elle a en effet beaucoup de casquettes : gardienne de la fontaine de la vie et de la mort, sorcière pleine de sagesse qui renseigne son visiteur, maître de la nature et des créatures de la forêt… Selon son interlocuteur, elle peut devenir une fée bénéfique en une version plus terrifiante. Ainsi, pour le héros qui la croise elle sera génératrice d’un grand chaos transformateur, à l’image d’une épreuve initiatique. Mais attention ! Pour pouvoir bénéficier de l’aide de Baba Yaga, il faut avoir le coeur pur. Sinon, elle fera de vous son prochain repas !
Les rencontres se passent généralement ainsi : la sorcière offre à son visiteur un bain chaud et un repas pour l’accueillir, ainsi qu’une ou plusieurs épreuves à accomplir. Si le héros arrive à venir à bout de ces tâches, Baba Yaga libèrera son visiteur et le récompensera. Lors des dénouements heureux, elle offre parfois des artefacts magiques, ou dispense encore des secrets qu’elle détient qui aideront à faire évoluer le protagoniste de l’histoire. La terrifiante sorcière n’est donc pas si manichéenne, comme bien souvent dans les contes anciens. Elle n’est ni méchante ni bienveillante, et ne dévore pas n’importe qui ! (surtout les âmes impures, en fait). En ce sens, elle constitue un personnage plus proche des archétypes pré-chrétiens, qui se rapproche de la figure du fourbe mythologique. Comme Goupil le renard ou d’autres, elle est capable de faire le mal, offrir de l’aide, mais surtout d’incarner un catalyseur de chaos et de changement.

Les origines de la légende : Qui est Baba Yaga ?
Étymologie du nom d’un personnage très ancien
Le premier ouvrage à mentionner le nom de Baba Yaga est la Grammaire du russe de Mikhaïl Lomonosov en 1755. Cependant, le personnage est bien plus ancien et connu depuis des générations comme un croquemitaine en Russie. En témoigne le débat qui subsiste encore sur l’étymologie de son nom. Si Baba peut être rapproché du vieille femme, baboushka (grand-mère) en russe, le terme yaga pose problème. Certains linguistes le rapprochent des mots du russe médiéval pour horreur, douleur, ou encore colère. D’autres voient un lien avec le verbe yagat’, qui signifie abuser. Ainsi, il n’existe pas de consensus sur l’étymologie du nom de Baba Yaga, ni sur sa traduction.
Mais selon certains chercheurs, on peut trouver des origines folkloriques à la sorcière. Selon Olga Solianik, Baba Yaga est issue d’un temps où les populations ne connaissaient pas encore le christianisme, et vénéraient des figures matriarcales. Des items liés à son personnage prouvent d’ailleurs son enracinement dans les campagnes russes : par exemple, le mortier est un objet que les paysans utilisaient autrefois pour moudre le blé. Une autre théorie intéressante avance des similitudes entre les rites funéraires des Mokshas et l’isba montée sur pattes de poulet. En effet, ce groupe ethnique de Russie centrale pratiquaient des enterrements hors-sol pour leurs chamans, dans le but de garder leur esprit entre deux mondes. De cette façon, ils pouvaient encore les vénérer. Les contes montrent Baba Yaga allongée dans son isba de coin en coin avec le nez touchant le plafond, comme si elle était couchée dans son cercueil. La sorcière serait-elle chaman ?
Il est difficile de se prononcer sur la mythologie slave de la période pré-chrétienne, à cause d’un manque de sources. Cependant, on peut attribuer le visage maléfique de la sorcière à la prégnance de la religion orthodoxe. On l’a vu, son rôle est plus complexe qu’une simple incarnation du mal.
Théories sur ses origines et interprétations
Un certain nombre de chercheurs relient l’origine de Baba Yaga à une ancienne déesse de la Mort du panthéon slave pré-chrétien. Iagaïa Baba était en effet connue pour se déplacer dans un mortier de fer, et pour ses pulsions sanguinaires. L’omniscience de la sorcière décrite dans les contes semble confirmer ces théories d’origines divines. Dans tous les cas, l’ambivalence de Baba Yaga la rapproche de l’archétype du fourbe mythologique, à l’image de Loki dans le folklore nordique par exemple. L’imaginaire païen n’opposait que très peu le bien et le mal, comme le fait la religion chrétienne. Le fourbe des contes n’est pas méchant, ni gentil non plus. Il agit surtout pour servir des intérêts connus de lui seul. Il est souvent à l’origine de grands changements chez les divinités ou chez les humains, par ses actions.
Et c’est le message que la sorcière nous offre qui est le plus important. Au-delà de toutes considérations sur la bonté de la vieille, c’est sa propension à favoriser la transformation qui est à retenir. Elle induit des cataclysmes, du chaos et offre au héros les armes nécessaires à son évolution et sa libération. Baba Yaga est un catalyseur du changement. Elle représente les aspects de nous-mêmes que nous rejetons en nous tels que l’égoïsme, la violence ou la convoitise, mais que nous pouvons dépasser avec notre part de lumière. Baba Yaga, c’est la difficulté, la peur que nous avons de nous regarder en face et considérer notre propre dualité pour évoluer, nous libérer et grandir. La sorcière nous y invite, en quittant notre zone de confort et sécurité afin d’accepter notre ombre, condition nécessaire pour devenir meilleur.
En définitive, Baba Yaga est bien plus fascinante qu’un simple personnage de sorcière. C’est probablement pour cela qu’elle constitue l’une des rares figures mythologiques à s’être exportée hors des frontières de la Russie. Si elle n’est pas la seule sorcière de légende à hanter nos imaginaires, son influence jusqu’à nos jours. Baba Yaga a inspiré de nombreux films, livres et jeux vidéo. Elle apparaît notamment dans The Witcher, Hellboy et a inspiré Hayao Miyazaki pour son personnage de Zeniba dans le Voyage de Chihiro…
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