Le mythe de l’enfant remplacé, la terrible histoire de l’autisme dans le folklore européen
Le syndrome du spectre autistique est encore flou dans l’esprit de beaucoup de gens. Les symptômes varient énormément selon les personnes atteintes, et visiblement, un travail de sensibilisation est encore nécessaire. Il y a seulement quelques années, on accusait la mère d’avoir rendu son enfant autiste en ne l’ayant pas allaité correctement. Aujourd’hui, bien qu’on sache que la pathologie est d’origine génétique, on blâme les vaccins d’être responsables de l’apparition des symptômes. Récemment, Donald Trump a même déconseillé la consommation de paracétamol pour ces mêmes raisons aux femmes enceintes, sans aucun argument scientifique…
Pourtant, l’autisme ne date pas d’hier. Tout autant que ce besoin d’expliquer la maladie, ou de guérir potentiellement les troubles qui lui sont liés. C’est humain, on peut en convenir. Accueillir un enfant nouveau-né qui soit en situation de handicap n’est facile pour aucune famille. Mais comment savoir que l’autisme n’est pas une maladie moderne ? Une affliction née de notre mode de vie conjugué au dérèglement climatique ? Un mythe semble nous donner des éléments de réponse, celui du changeling, ou changelin en français.
Pendant longtemps, on a cru que les enfants pouvaient être échangés à la naissance par des rejetons féériques. Et ces créatures présentent toutes les caractéristiques d’un nourrisson atteint d’un trouble du spectre autistique… Alors, qu’est-ce qu’un bébé changeling ? Je vous emmène aujourd’hui dans un voyage légendaire terrible, à la découverte d’un mythe qui comporte une face très sombre…
Qu’est-ce qu’un bébé changeling ?
Le bébé remplacé

Le changelin a été mis en exergue dans de nombreux films, romans, jeux de rôle et jeux vidéos au fil des dernières décennies. On pourra citer par exemple le cultissime Donjons et Dragons. Mais quelle est l’origine de ce petit monstre ? Le mythe de l’enfant remplacé date de plusieurs siècles, et est présent dans les folklores allemands, celtiques, anglais, asturiens et européens en général.
Le changelin, changeling en anglais et chanjon en français ancien, apparaît dans de nombreux contes, et l’histoire démarre toujours de la même manière : une jeune maman se rend compte soudain que son nourrisson a changé. Son comportement est différent, son regard n’est plus le même, et il dégage une froideur qu’il n’avait pas au début de sa vie.
- L’enfant résiste aux démonstrations d’affections et de tendresse ;
- Il est pâle, silencieux et maladif ;
- Présente une difficulté à exprimer ses émotions ;
- Il pleure continuellement, pour aucune raison ;
- Son regard a changé, ou a développé une certaine difformité ;
- Il se montre très obstiné, et présente une intelligence hors normes pour son âge ;
- Certains grandissent en étant incapables de parler.
Si parfois les versions varient, la raison à l’apparition de ces caractéristiques inhabituelles est la plupart du temps celle-ci : selon la légende, les fées sont infertiles, ou alors engendrent une progéniture difforme et grotesque. Elles envient la beauté des enfants humains, et les échangent de temps en temps pour les remplacer par un changelin. Cette créature prendra l’aspect du nourrisson subtilisé, et tâchera d’en imiter les mœurs sans y arriver parfaitement. On ne peut tromper le sixième sens d’une mère…
Les stratégies pour éliminer le monstre
Fort heureusement, la suite de l’histoire nous explique comment récupérer l’enfant kidnappé. En général, il suffit d’amener le changelin à se démasquer lui-même : en Irlande, une mère a par exemple entrepris de faire bouillir des coquilles d’œuf dans une casserole. La créature s’est alors approchée d’elle avec ses mots : “Ça par exemple ! J’ai plusieurs siècles d’existence, et je n’ai jamais vu une telle chose…”. Le monstre ayant été dupé, elle a pu récupérer son fils. Tout est bien qui finit bien ?
Il s’agit ici de la version la plus douce du mythe. Dans la plupart des récits, les parents entreprennent de battre le changelin avec violence jusqu’à ce qu’il pleure très fort. Dans d’autres, ils l’abandonnent dans une forêt, le brutalisent de diverses manières, le maintiennent au dessus d’un feu, le fouettent jusqu’au sang, le marquent au fer blanc, voire même le placent dans un four pour le griller vif… jusqu’à ce que la fée, le diable ou l’entité quelconque responsable de l’échange se montre encline à rendre le bébé humain. Dans certains villages anglais, on racontait que ces petits monstres sont reconnaissables à leur manière de “brûler comme du bois”.
Ces croyances au mythe de l’enfant remplacé sont très anciennes, et très ancrées : Martin Luther, le fondateur du protestantisme, décrivait les changelins comme la progéniture du diable. Selon lui, ils n’étaient que des “morceaux de chair sans âme”. Pour beaucoup de spécialistes, la légende est une représentation folklorique de l’arrivée d’un enfant en situation de handicap dans une famille. Reconsidérons un instant la liste des traits attribués au changelin des contes : pour ceux qui connaissent cette pathologie, vous aurez reconnu la description d’un enfant atteint d’un trouble du spectre autistique.

Il n’est pas vraiment étonnant que certains récits oraux abordent le sujet, depuis quasiment la nuit des temps. Les contes apportent une explication surnaturelle à ce que l’humain ne peut pas comprendre, ou envisager. Quant au sujet du handicap, la découverte d’une pathologie comme l’autisme frappe au cœur de tout parent, qui passe souvent par une phase de déni bien compréhensible : élever un enfant en situation de handicap n’est pas facile. Cet état de fait trouve un écho dans les contes mettant en scène un changelin. “Mon enfant ne peut pas être différent, il a forcément été remplacé.”
Mais si le changelin peut être vu comme une explication pré-scientifique à l’autisme, alors il nous faut considérer une face bien plus sombre au mythe…
La sombre réalité derrière le mythe : handicap et infanticide
Le mythe de l’enfant remplacé le prouve : l’autisme n’est pas une maladie liée à la modernité. Il existait des cas bien avant le XXe siècle, et des noms comme ceux de Victor de l’Aveyron ou Kaspar Hauser (clairement atteints d’un trouble similaire) corroborent cette certitude. Les prédispositions au développement de l’autisme ont peut-être augmenté avec la pollution et le mode de vie moderne, mais la pathologie existait déjà. Le handicap a toujours existé. Sachant cela, une face bien plus sombre du mythe de l’enfant remplacé se découvre.

Pendant des siècles, on trouve de nombreux cas documentés d’enfants brûlés vifs, abandonnés dans des forêts (ce qui fut probablement le cas de Victor) et brutalisés de diverses manières par leurs propres parents, incapables de comprendre ou d’accepter leur neurodivergence. Si on s’intéresse à ces contes, il nous faut considérer la réalité macabre qui se cache derrière : les légendes liées aux changelins ont servi d’excuse à de nombreux infanticides et abandons à travers les siècles.
“On trouve même un cas de féminicide qui s’est déroulé en 1895 en Irlande. Bridget Cleary, une jeune couturière modeste, a été un jour brûlée par son mari Michael, qui s’était persuadé que sa femme avait été kidnappée et remplacée par un changelin.”
Finalement, plus qu’un éclairage sur les mœurs du Petit Peuple, le mythe de l’enfant remplacé évoque une nouvelle fois la peur de la différence et les persécutions qu’ont subies les personnes en situation de handicap à travers les siècles. En Irlande, on racontait même que les gauchers étaient des rejetons féériques… Ce mythe a permis de justifier les infanticides de nombreux parents qui refusaient d’accepter la neurodivergence de leurs enfants, et de répondre à leurs besoins spécifiques. Parfois par manque de moyens, parfois par refus d’accepter que cette progéniture ait pu naître de leur sang.

Aujourd’hui, chez certains membres de la communauté autistique, le terme de changelin trouve un sens différent. Sur le site Bond and Wild, l’auteure J.E.M. Hast raconte qu’elle apprécie s’identifier au terme changelin malgré ce passé chargé d’abus. En tant que personne autistique, elle s’est toujours sentie différente des autres, comme si elle n’était pas totalement humaine. Le terme changelin prend alors un sens poétique, permettant aux personnes en situation de handicap de considérer leurs différences comme des caractéristiques magiques. En étant atteint d’une neurodivergence, on navigue en effet entre deux mondes, dont l’un n’est accessible que par nous seul. N’est-ce pas un super-pouvoir de fée ?
Si le sujet des troubles t’intéresse, je te propose de découvrir mon article sur le folklore lié à la paralysie du sommeil !
Sources :
Meurtre de Bridget Cleary, article de Wikipedia ;
Le mythe de l’enfant remplacé, site de Bien être autiste ;
Changeling, article de Wikipedia ;
Changeling, la progéniture de fée, article de Vivre en Irlande ;
Changeling, site de Dol Celeb ;
Changelings and the folk history of autism, site de Awn Network ;
The Changelings, fairy tales about autism, Site de Mapping Ignorance ;
Changelings : where autism meets folklore, site de Bond and Wild.



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