L’histoire d’amour lituanienne entre une jeune fille et un serpent.
La Lituanie a une culture particulière en Europe. Dernier pays à avoir été christianisé sur le vieux continent, ses traditions et mythes restent fortement imprégnés de paganisme. Les anciennes croyances ont survécu de diverses manières, et sont encore honorées par des milliers de fidèles dans le pays. A ce titre, il existe une légende très connue par les locaux qui illustre cette culture étonnante : Egle, la reine des serpents. Cette histoire d’amour entre une jeune fille et l’esprit bienveillant d’un serpent mêle morale, aventure et animisme dans une alchimie toute particulière. Curieux de découvrir ce conte cher au coeur du peuple lituanien ? Suivez le guide…
La christianisation tardive de la Lituanie
La rencontre d’Egle avec son époux
Il était une fois il y a longtemps, un vieil homme et sa femme. Ils vivaient dans une masure avec leurs 12 fils et filles. La plus jeune de cette fratrie s’appelait Egle. Elle était belle et douce, et tous l’aimaient. Un été, la benjamine décida d’aller nager avec deux de ses soeurs. Après s’être longuement baignées et lavées, elles grimpèrent sur un rocher qui surplombait la rivièr, afin de s’habiller et se coiffer. Mais la jeune Egle s’aperçut avec effroi qu’un serpent s’était glissé dans la manche de son chemisier.
“Promets-moi de m’épouser et je sortirai volontiers de ton chemisier.” Elle eut beau le supplier en pleurant, rien n’y fit. Egle promit de devenir la femme du serpent. Les trois soeurs rentrèrent chez elles, et trois jours plus tard la famille reçut la visite de tous les serpents de la région. Ils avaient emmené un magnifique attelage, qui vint rencontrer le père pour discuter des termes du contrat de mariage. Terrifié mais n’osant pas refuser, le vieil homme céda sa fille au reptile. Egle se para d’une robe de mariée en pleurant, et rejoignit l’attelage des serpents.

L’histoire religieuse de la Lituanie
On trouve dans la Chronique des temps passés une mention de l’incursion de missionnaires chrétiens en Lituanie. L’ouvrage russe de 1111 raconte l’assassinat par les Baltes du moine Bruno Von Querfurt avec 18 de ses compagnons. La cause de ce meurtre ? Les lituaniens étaient irrités de cette intrusion dans leur forêt sacrée. La Lituanie résiste à la christianisation, et restera païenne jusqu’au XIVe siècle ! Après quelques assauts des chevaliers teutoniques, le grand Duc Mindaugas se fera baptiser en 1251 pour apaiser les tensions avec les pays voisins. Devenu roi de Lituanie, il est assassiné 12 ans plus tard. La vénération du panthéon balte reviendra alors au goût du jour.
Un véritable tournant surviendra en 1387, lorsque le grand Duc Vytautas se convertira lors de son union avec la reine Hedwige de Pologne. A la suite de ce mariage, les croyances ancestrales furent officiellement interdites. Il faudra attendre les années 1960 pour que survienne un renouveau. Avec la création du groupe Romuva, un certain nombre de fidèles se rassemblent : ils sont mus par leur désir de faire renaître les vieilles célébrations interdites. Aujourd’hui, ils sont plusieurs milliers à renouer avec les traditions pré-chrétiennes. Le chef d’un des principaux partis lituaniens est même un néopaïen convaincu : Ramunas Karbauskis, de l’Union des Verts et des paysans.
Le panthéon balte : dieux et déesses de Lituanie
Egle est heureuse, mais a le mal du pays
L’attelage reptilien filait à grande allure, et parvint finalement à la mer. Sur place, elle fit la connaissance d’un beau jeune homme qui l’attendait. Il lui expliqua qu’il était le serpent qui s’était glissé dans son chemisier. Elle en tomba immédiatement amoureuse, et le suivit dans les profondeurs de la mer. Là, ils entrèrent dans un magnifique palais de nacre où ils festoyèrent pendant une semaine. Egle se calma, se réjouit finalement de ce qui lui arrivait et oublia complètement sa terre natale.
Les neuf années qui suivirent, elle donna naissance à 4 enfants. Trois étaient des fils : Azuolas, Vosis et Bersas. La dernière était une fille, Drebule. Alors qu’elle jouait avec ses fils, Egle se rappela soudainement de sa terre natale et souhaita ardemment y retourner. Elle alla demander la permission à son mari, qui ne voulut même pas entendre sa requête. Il lui donna des tâches impossibles à accomplir, mais elle les réussit toutes. Le serpent finit par entendre sa requête, et les accompagna une partie du voyage en leur faisant promettre une chose : respecter neuf jours de voyage, et revenir à la fin de ceux-ci.
“Lorsque tu approcheras de la mer, appelle-moi :
Zilvine, Zilvineli,
Si tu es vivant, puisse la mer se remplir de lait,
Si tu es mort, puisse la mer se remplir de sang… “ Si tu vois la mer se remplir de sang, c’est que je suis mort. Mes enfants, ne révélez à personne la façon de m’appeler.

Le polythéisme lituanien
Selon la cosmogonie lituanienne, le monde a été créé par l’union du Soleil (la déesse Saulé) et de la Lune (le dieu Meness). Le dieu primordial n’était autre que Praamzius, « celui qui fut avant les siècles ». C’est à lui que l’on doit la terre, l’eau et tout le vivant. Il a engendré trois fils. Le premier est Perkunas, le dieu du tonnerre, de la moralité et de la justice. Le deuxième se nomme Patrimpas, protecteur de la nature, de son renouveau et de la fertilité des sols. Le serpent lui est lié, symbole très fort des traditions lituaniennes. Enfin, le troisième s’appelle Pikuolis. C’est le dieu des morts, de la vie souterraine, et de la colère. Il existe un grand nombre d’autres divinités lituaniennes, qu’il serait long de citer.
Les croyances animistes lituaniennes incluaient aussi un grand nombre de créatures facétieuses.Les Raganos sont par exemple les sorcières lituaniennes : elles peuvent se transformer en n’importe quel animal pour tourmenter les humains. Les Velniai sont des petits diables, ou des lutins. Connus pour être globalement méchants, mais surtout très bêtes, ils sont facilement manipulables et peuvent parfois changer de caractère pour aider ceux qu’ils rencontrent. Mais l’esprit le plus vénéré en Lituanie est celui du serpent, ou Zaltys. On raconte que sous chaque maison est logé un serpent, qui protège le foyer et s’assure de la santé de ses occupants.
Egle la reine des serpents : l’attachement d’un pays à son folklore
Le retour à la terre natale d’Egle
Lorsqu’Egle retourna à sa terre natale, elle sentit son coeur se remplir de joie. Tous ses proches l’entourèrent, lui posant mille questions sur sa vie avec le serpent. Ces interrogations ne la dérangeaient pas, tant elle était heureuse de retrouver ceux qu’elle aimait. Au bout des neuf jours, la famille d’Egle se demanda comment garder la benjamine auprès d’eux. Interrogeant chacun des enfants, la petite Drubele finit par avouer le secret pour appeler leur père. Les frères d’Egle se rendirent alors sur le rivage, invoquèrent le serpent et le tuèrent.
Lorsque Egle quitta sa famille, elle étreignit chacun d’entre eux avec beaucoup d’émotion. Elle se rendit alors au bord de la mer, et prononca les mots :
Zilvine, Zilvineli,
Si tu es vivant, puisse la mer se remplir de lait,
Si tu es mort, puisse la mer se remplir de sang… Mais la mer se remplit alors de sang, et elle entendit la voix de son mari : “Tes frères m’ont assassiné. C’est notre fille Drebule qui leur a révélé notre secret !”
La rage au coeur
Avec une grande douleur et une rage profonde, Egle se tourna vers ses enfants.
– Ma fille, puisses-tu te changer en saule ! Tu frissonneras jour et nuit, alors que la pluie nettoiera ta bouche et le vent coiffera tes cheveux !
A ses fils, elle parla ainsi :
– Mes fils, levez-vous et soyez forts comme des arbres ! Moi, votre mère, me changerai en sapin.
Il fut ainsi fait comme elle le souhaitait. Désormais, le chêne (Azuolas), le frêne (Uosis) et le bouleau (Berzas) sont les plus solides des arbres. En revanche, le saule n’a jamais cessé de trembler au plus léger soupir de vent, comme ce jour où Drebule trembla devant ses oncles et vendit la vie de son père.

Le mythe d’Egle la reine des serpents est très populaire en Lituanie, et fait partie des légendes les plus connues auprès de la population. Symbole d’une culture riche de la survivance des anciennes croyances baltes, il rappelle qu’elles ne se sont jamais vraiment éteintes dans le coeur des lituaniens. C’est probablement pour cela que l’on peut encore admirer aujourd’hui une énorme statue représentant Egle et son reptile de mari dans les rues de Vilnius…



Répondre à Aube Epine Annuler la réponse.