Quand la mort faisait frissonner les bretons par ses messages funestes
La Bretagne est connue pour son folklore riche, dont l’aura de mystère attire de nombreux touristes chaque année. Dans les contes, elle est figurée comme une terre à l’atmosphère brumeuse, ténébreuse, où la vie était dure et les frontières entre le monde des vivants et des morts quelque peu brouillées. En effet, on trouve un grand nombre d’histoires de fantômes, revenants et autres serviteurs de la grande faucheuse dans les croyances bretonnes. Parmi ce bestiaire aux couleurs diaphanes, l’Ankou est probablement le plus connu.
Gare à celui qui s’aventure dans les landes esseulées la nuit… Dans les campagnes comme dans les villes, les anciens racontaient que la mort ne frappe jamais sans annoncer sa venue. Avant qu’une âme ne quitte ce monde, des intersignes (sinistroù en breton) — étaient censés annoncer l’approche de la charrette funeste de son serviteur (karriguel an Ankou). Ces présages, on se les transmettait de génération en génération. Ils font désormais une partie intégrante du folklore de notre Bretagne, issue de quelque noirceur qui faisait autrefois partie du quotidien.
Les intersignes, tels que rapportés par Anatole Le Braz

Anatole Le Braz est un écrivain et folkloriste breton né le 2 avril 1859 dans les Côtes d’Armor, et mort le 20 mars 1826 à Menton. Il fait partie des quelques artistes et collecteurs qui ont permis de pérenniser et conserver un grand nombre de récits qui se transmettaient autrefois de manière orale uniquement. Il est notamment connu pour avoir rédigé un ouvrage massif : La légende de la mort chez les Bretons armoricains, publié en 1893. Rédigé à l’issue d’un travail minutieux de collectage, ce livre rapporte avec précision la nature et la diversité des fameux intersignes (ou sinistroù en breton), qui sont censés annoncer l’approche de la mort.
Ces présages rapportés par les marins, paysans et citadins de tous âges, ne sont pas perçus comme une sorte d’épée de Damoclès surnaturelle, mais la manière avec laquelle l’invisible communiquait avec les vivants. Les intersignes n’étaient pas des malédictions dans l’esprit des bretons, mais plutôt des avertissements bienveillants et inflexibles. Ils constituaient l’instant où les amants, parents et enfants devaient se préparer à leur séparation imminente. Il en était ainsi, car la mort fait partie de la vie.
Le langage funeste de l’Au-delà

Lorsqu’on lit des contes bretons liés au folklore de la mort, on peut imaginer une atmosphère sonore qui a de quoi faire frissonner. On racontait autrefois que l’Ankou se faisait entendre avant de se montrer.
- La charrette de l’Ankou, ou Karriguel an Ankou : le serviteur de la mort chargé de faucher les âmes agonisantes est connu pour se déplacer dans une charrette tirée par deux chevaux noirs. Cette charrette a un essieu qui grince : entendre ce son strident et rythmé au loin sans voir personne arriver annonçait l’imminence d’un décès.
- Le glas des cloches fantômes : certaines nuits, on croyait entendre des cloches d’église sonner à une heure impossible. Ce glas invisible était considéré comme un message de l’au-delà.
- Les lamentations dans le vent : certaines histoires racontent qu’on peut entendre parfois des murmures semblables à des pleurs, portés par le vent chargé d’embruns. Il fallait alors se préoccuper : selon les anciens, il s’agissait du chagrin des âmes des morts qui allaient accueillir un nouveau venu.
En Bretagne, on croyait que certains pouvaient avoir la capacité de ressentir l’Au-delà. En témoignent les fameuses Ecouteuses de tombes, qui pouvaient converser avec un défunt à la demande de sa famille. Les présages funestes sonores étaient souvent entendus par ces personnes, dont on disait qu’elles “ouvraient leurs oreilles à l’autre monde”.
Les visions de la Mort prochaine

D’autres types d’intersignes pouvaient survenir. Les visions de la mort prochaine restent ceux qui sont le plus décrits dans la croyance populaire.
- La lueur bleue (tan-an-Ankou) : autrefois, on pouvait parfois voir apparaître une petite flamme d’un bleu éclatant près d’une maison ou dans les marais. Un feu follet ? Pour les bretons, c’était le signe d’une mort prochaine.
- Quel est l’oiseau le plus morbide ? : entendre le cri d’un hibou la nuit était un présage funeste. De la même façon, un corbeau tapant trois fois son bec sur votre toit était mauvais signe.
- Le miroir : Je vous ai déjà parlé des croyances liées aux miroirs dans mon article sur Bloody Mary. Les bretons pensaient eux aussi que voir son propre reflet déformé dans l’eau ou un miroir pouvait signifier la fin prochaine.
Beaucoup de signes de ce type sont racontés, et leur diversité fait froid dans le dos : dans le Finistère, on racontait que voir des cierges s’éteindre d’eux-mêmes pendant la messe était présage funeste. S’ils s’éteignaient pendant un enterrement, c’était sûrement que l’âme du défunt était damnée. Comment ne pas voir la mort partout, quand chaque petite occurrence peut potentiellement nous rappeler à elle ?
Les rêves et ressentis apportés par la nuit

La tradition accordait une grande importance aux rêves et autres intuitions, ressentis physiques. Ils étaient perçus comme des messages émanant du monde invisible.
- Un froid soudain : lorsqu’on frissonnait sans raison, il était dit que l’Ankou venait de vous frôler sans vous toucher. Dans certaines localités, il pouvait aussi s’agir de la visite d’une âme errante.
- Les rêves : lorsqu’un proche apparaissait au rêveur, ça n’était généralement pas par hasard. Beaucoup de récits rapportent des rêves prémonitoires de proches qui se sont vus annoncer la mort d’un être cher, souvent au moment où elle survenait.
- Un animal insolite présent dans la maison : voir soudainement l’apparition d’un animal au comportement étrange (souris, moucheron, oiseau…) n’était pas bon signe. Anatole Le Braz rapporte par exemple une histoire “d’âme vue sous la forme d’une souris blanche”.
On trouve aussi beaucoup de témoignages de voix désincarnées, bruits et coups étranges entendus la nuit dans les maisons bretonnes. Mais les intersignes n’étaient encore une fois pas considérés comme une malédiction. Ils étaient un avertissement, que chacun se devait d’entendre avec gravité et respect.
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Cette culture des intersignes peut être vue comme un folklore glauque, avec nos yeux modernes. Pourtant, les anciens ne considéraient pas la mort comme une ennemie, mais comme une présence qu’il faut écouter. Elle ne frappait jamais sans prendre le temps de prévenir de sa venue, pour que tous aient le temps de s’en remettre à Dieu, ou régler ses comptes avant de partir. Il y a une grande sagesse dans cette philosophie du trépas : le départ n’est pas une rupture, mais une étape dans un cycle qui ne peut être brisé. Le visible et l’immatériel ne vont pas l’un sans l’autre, et seuls les plus attentifs peuvent percevoir le langage subtil de l’Au-delà.
Aujourd’hui, ces histoires sont considérées comme un patrimoine immatériel précieux, inspirent les conteurs et auteurs modernes. Les intersignes sont le témoignage d’un temps où l’homme vivait en dialogue constant avec ce qui l’entoure. Elles rappellent aussi la sensibilité poétique d’un peuple qui voyait dans chaque bruissement une parole, un message quel qu’il soit. Les Bretons d’autrefois savaient lire dans le vent, les flammes ou les rêves les jeux du destin. Et peut-être, si l’on tend bien l’oreille, ces intersignes murmurent-ils encore, dans les nuits de brume, sur les chemins de Bretagne…
Et vous, avez-vous déjà entendu parler de ces vieilles histoires morbides ? Racontez-le moi en commentaire !



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