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L’histoire du tatouage en Corée du Sud : du talisman à la punition

5–8 minutes

Le tatouage est un art millénaire qui se pratique dans de nombreux pays du monde dont la Corée du Sud. Tour à tour associés à un talisman, une punition et une marque terrifiante, les tatouages connaissent aujourd’hui un engouement important au pays du matin frais. Autrefois empreint d’une forte connotation criminelle, cet acte est devenu un véritable moyen d’expression pour de nombreux Coréens. Businessmen, mères de famille ou étudiants, ils sont plus de 13 millions à avoir succombé à ce phénomène. Cependant, malgré cet engouement, la libre pratique du tatouage n’est toujours pas autorisée et les médias continuent de les masquer. Pour comprendre ce paradoxe, retraçons ensemble l’histoire du tatouage en Corée du Sud, de la période Antique au XXIe siècle.

Les tatouages dans la Corée Antique

La période Samhan

La période Samhan s’étend de 300 avant notre ère jusqu’au IIIᵉ siècle. À cette époque, les tatouages étaient considérés comme des amulettes. C’est pourquoi de nombreux professionnels, ayant des métiers risqués comme les pêcheurs et les plongeurs, se faisaient tatouer. Les motifs choisis étaient volontairement effrayants pour tenir à distance les animaux dangereux tels que les serpents ou les crocodiles. Ces dessins, connus sous le nom de « Mokdu », étaient alors perçus comme des talismans éloignant leur propriétaire du danger.

La période Samguk

Au IIIe siècle, l’ère Samhan, laisse place à celle des Trois Royaumes appelée « Samguk ». À cette époque, chaque royaume avait ses propres règles que de nombreux échanges humains et culturels venaient influencer. La réglementation du domaine situé le plus au nord s’est progressivement durcie, voyant les tatouages d’un mauvais œil. Petit à petit, ces idéaux ont conquis les 2 autres royaumes. Malgré sa prohibition dans le Code pénal de l’époque, la pratique du tatouage a persisté dans les villages méridionaux durant toute la période des Trois Royaumes. Elle a néanmoins commencé à s’essouffler au VIIe siècle avec leur unification, pour disparaître complètement au Xᵉ siècle.

Les tatouages à l’époque Goryeo

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© Tim Franco pour Sphères Magazine

Le Xᵉ siècle voit la naissance d’une nouvelle époque, celle de la dynastie Goryeo. Durant cette période, le sens accordé au tatouage a radicalement changé. En effet, autrefois porté avec fierté, ces dessins sont désormais associés aux malfrats et aux esclaves. Ces derniers étaient ainsi marqués du nom de leur propriétaire pour prévenir tous désirs de fuite. S’ils désertaient, ils pouvaient alors rapidement être identifiés et renvoyés à leurs maîtres. Les criminels, quant à eux, étaient tatoués du nom de leur crime. En fonction de la nature de leur délit, ils pouvaient être marqués soit sur le bras ou le visage. Ces tatouages punitifs appelés « Chajahyeong », étaient employés comme sanction pour des actes de 

  • trahison, 
  • conspiration, 
  • diffamation, 
  • fuite, 
  • chasse, 
  • exploitation forestière. 

Ces pratiques se sont alors largement répandues dans toute la péninsule, indépendamment du statut social. À partir de ce moment, les tatouages ont été exclusivement associés à la criminalité.

Les tatouages sous l’ère Joseon

Un marqueur social

En 1392 la dynastie Joseon chasse celle de Goryeo. L’usage des tatouages est cependant resté le même. En effet, le confucianisme, religion d’État adopté durant cette période, imposait aux Coréens de conserver leur corps dans l’état d’origine. Toute transformation était ainsi prohibée. Par ailleurs, les malfrats continuaient d’être marqués par scarification ou à l’encre pour leur méfait. Les premières mentions officielles des tatouages punitifs voient alors le jour sous le règne du roi Sejong (1418-1450), période durant laquelle le vol et le brigandage étaient très courants. Enfin, les esclaves étaient toujours marqués au fer rouge en fonction de la classe et du statut de leur maître.

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Source : Pinterest

Une preuve d’amour

La période de Joseon a également vu le développement d’un autre type de tatouage appelé « Yeonbi ». En effet, les historiens ont retrouvé des traces de cette pratique secrète, datant de 1479. À cette époque, une danseuse du nom de Uhwudong aurait forcé ses amants à se faire tatouer de son nom. Cette marque d’affection se serait ensuite démocratisée. Les amoureux réalisaient ces actes en privé et prenaient soin de les cacher au reste du monde, car si ces marques d’encre étaient découvertes, les propriétaires s’exposaient à de graves conséquences.

Une abolition du tatouage punitif

Au fil des années les tatouages ont ainsi profondément marqué les esprits. Véritable marqueur visuel de division sociale, il devenait impossible de s’intégrer à la société si on en arborait. Certains, accusés à tort, ont ainsi vu leur vie s’écrouler et ont été contraints de vivre reclus malgré leur innocence. Face à la multiplication des cas, le roi Yeongjo a aboli les tatouages punitifs en 1740, et a ordonné la destruction des instruments de châtiment pour prévenir toute réutilisation. Il n’en reste pas moins que les dessins incrustés dans la chair sont restés d’une marque associée au crime dans l’esprit collectif.

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© Tim Franco pour Sphères Magazine

La marginalisation des tatouages dans la Corée moderne

Un retour au tatouage punitif en Corée

Un peu plus d’un siècle après son abolition, le tatouage punitif est de retour en Corée dès la fin du XIXe siècle. Il est alors devenu un instrument aux mains de la police nationale pour marquer les délinquants de manière permanente. Les meurtriers recevaient donc des tatouages sur la figure tandis que les voleurs étaient marqués sur le bras. Ces inscriptions provoquaient ainsi un sentiment de peur chez la population qui rejetait leurs propriétaires. Ces derniers ne pouvaient pas se rendre dans un établissement privé sans s’attirer les foudres des habitants. L’accès au service militaire leur était également refusé tout comme la pratique de certaines professions. Ainsi exclu de la société, l’individu était voué à vivre seul et à se marginaliser.

Une pratique dérivée des yakuzas

Durant la colonisation japonaise (1910-1945), de nombreux gangs coréens se sont formés en reprenant les codes des Yakuzas. Leurs membres se faisaient alors tatouer d’imposants motifs de dragon ou de tigre dans le dos ou sur le torse pour intimider leurs rivaux. Chaque gang possédait ainsi son propre dessin en signe de ralliement. Ces tatouages, appelés « Munsin » (문신), ont contribué à renforcer l’image négative des tatouages en Corée du Sud.

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Une manipulation de l’opinion publique

Avec la naissance des médias, les premiers reportages impliquant d’anciens malfrats ou des gangsters tatoués ont vu le jour. Les journalistes se sont alors complu à dépeindre des êtres foncièrement terrifiants, contribuant au renforcement de l’opinion publique. Les tatouages, exclusivement perçus à travers le prisme du gangstérisme, ont renforcé la stigmatisation préexistante autour des tatouages. Ces points de vue radicaux ont ainsi limité leur développement en tant qu’art. En dépit des jugements, quelques Coréens ont néanmoins commencé à laisser libre cours à leur créativité en se faisant tatouer en secret.

Les tatouages, longtemps réservés aux voyous, deviennent un véritable accessoire de mode mélangeant tradition et modernité. Précurseur en matière de tendances, la Corée du Sud a su s’approprier cet art ancestral et le faire évoluer. Bien que des défis persistent, le pays semble prêt à réévaluer sa perception des tatouages, acceptant progressivement que cette tradition millénaire puisse être un moyen légitime d’affirmer son individualité. Les stars nationales et internationales ont eu un impact significatif sur ce changement d’attitude, et ont insufflé à la jeune génération la confiance nécessaire pour explorer d’autres formes d’expression de soi. Un nouveau chapitre s’ouvre ainsi pour ce pays en pleine métamorphose sociale. Pour découvrir l’évolution des tatouages en Corée du Sud, comment la K-Pop et la génération actuelle ont participé à l’instauration d’une nouvelle ère, rendez-vous dans le prochain article…

Mathilde Leroy

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